42 ans et toutes ses dents. L’âge de son camion (sauf que le camion de Roger il y a des lustres qu’il est édenté et qu’il repose sur des cales à défaut de pouvoir se déplacer en béquilles ni en fauteuil roulant, pour ça il faut des roues) qu’il vient enfin, selon nos conseils, de transformer en épi-bar qui barre la rue.
Donc Roger nous invite pour fêter ses 42 saisons en même temps que son nouvel établissement. Pour accéder à l’épi-bar de Roger il faut gravir les marches arrière du camion. L’intérieur a été entièrement reconstitué par sa dame qui, en l’occurrence, s’est improvisée architecte d’intérieur. L’espace a été entièrement revisité. (C’est comme ça qu’on dit, que voulez-vous que j’y fasse ?) Les sièges des passagers ont été remplacés par des tables et des bancs. Aux ridelles ont été apposés des rideaux. L’éclairage est composé de bougies. Grosso modo ça fait plus lupanar que salon de thé, mais le quartier (pardon, l’environnement architectural, social et culturel) a grandement inspiré l’esprit créatif dû au futur rayonnement de ce lieu appelé à devenir mythique. La cabine a été transformée en bar où Roger a réussi à encastrer un frigo et un empilement de cageots. Pour l’épicerie il a tout installé sur le tableau de bord entièrement restauré avec des planches de récupération recouvertes d’une toile cirée. Les clients passent leurs commandes devant le marche pied de la porte avant droite. Un vrai mobile home commercial.
Donc nous voilà tous invités pour fêter l’événement. Julien, Baba, Riri, Momo (Lalin s’est excusé, il y avait un mariage chez lui), et bien d’autres dont évidemment le chef de quartier. Que des notables. Et nos dames, bien sûr. Rosa, la femme de Roger, avait revêtu sa plus belle tenue et dévalisé sa bijouterie personnelle. (Elle faisait un peu guirlande de noël, mais bon. On ne va pas commencer à critiquer, non ?) Nous, on arrive tous ensemble. Roger avait dit à 17 heures tapantes. Et quand il y a bombance cadeau, il est rare que les invités arrivent en retard. Sur les tables trônaient des assiettes de tsakitsaky et des verres en plastique. Et, comme de bien entendu, un bon vieux tsapiky se mit à grésiller à plein volume.
Bon sang, la soirée s’annonçait bien.
Roger prit place derrière son comptoir et commença un discours que ne manquerait pas de relayer le chef de quartier et d’autres ensuite, ce qui devrait nous voir ouvrir la première bouteille d’ici une bonne heure. Et Roger, dans son épi-bar métallique et surchauffé il a oublié d’installer des ventilateurs. Il faudra que je pense à lui en parler.
Trop tard, car débarque soudainement un commando constitué d’un type des contributions avec un adjoint de la voirie accompagnés de gendarmes et d’un huissier.
« Patente ! » « Obstruction de la voie publique ! » « Stationnement illicite et commerce clandestin ! » « Dont acte ! » Joyeux anniversaire…On a soufflé les bougies et on s’est tous trissés, penauds et attristés.
« Promis Roger, on t’attend chez Baba et je te défendrai ! » clame Julien.
« Pas question, tout le monde au poste » répond un policier qui attendait dehors.
A demain.